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Colombie: L'art au coeur de la violence

Un grand nombre de déplacés résidant à Buenaventura vivent dans le voisinage de La Palyita. Les maisons sont construites sur pilotis au-dessus de l'eau, et les routes sont généralement submergées par les pluies quotidiennes. Buenaventura, Colombie (Christian Fuchs/JRS)

Buenaventura se trouve entre la chaîne occidentale des Andes Colombiennes et l'océan Pacifique dans la région de Valle de Cauca. C'est la principale ville portuaire de la Colombie et une des plus mortelles.

Les médias internationaux font peu de cas du conflit armé qui dure depuis près de 50 ans et qui a provoqué le déplacement de milliers de Colombiens au cours des années qui viennent de s'écouler. Buenaventura est un lieu stratégique tant pour les guérillas d'extrême gauche et les paramilitaires d'extrême droite qui tentent de s'assurer le contrôle de la drogue, des armes et du transport des minerais. Buenaventura connaît un des plus forts taux de déplacement intra urbain et un taux de chômage de 60%.

En marchant dans les quartiers nous sentons la peur et la violence. C'est ce que nous confirmera nos rencontres avec nos collègues du Service Jésuite des Réfugiés, les organisations humanitaires, les partenaires de l'Eglise Catholique, des résidents déplacés, des leaders des communautés locales et d'autres ONG.

Enlevés et terrifiés. Nous avons rencontré des déplacés de leur  ferme à trois occasions au cours des 11 dernières années par des groupes armés clandestins. Au cours de la dernière incursion d'un groupe paramilitaire, une personne a été enlevée et torturée. une autre,  enceinte de sept mois, a perdu leur enfant deux mois après sa naissance et attribue cette mort au stress dû au traumatisme. Ils vivent encore le cauchemar de la séparation, incapable de se réconforter mutuellement.

Comme l'explique un psychiatre qui suit les familles, ces cas sont emblématiques du traumatisme qui hante un grand nombre de déplacés vivant ici. La violence continuelle et le manque de ressources pour les individus concernés empêchent les personnes ayant survécu à la torture et aux traumatismes de guérir complètement, même plusieurs années après les événements eux-mêmes.

Nous avons appris que des groupes paramilitaires, et parmi eux les Black Eagles et les Rastrojos, contrôlent certains secteurs dans la partie intérieure de la ville Buenavista, tandis que les rivières et les zones rurales alentours sont principalement contrôlées par les FARC, un groupe armé clandestin gauchiste. A la périphérie de la ville, les exploitations minières clandestines liées aux groupes paramilitaires constituent un problème endémique source de dommages environnementaux et de déplacement de familles de leurs terres.

Le gouvernement aurait fermé par trois fois une mine contrôlée par des gangs, mais les équipements ont refait surface et l'exploitation a repris une semaine après l'action du gouvernement.

On trouve régulièrement des prospectus annonçant la présence de groupes armés clandestins devant la porte des habitants des quartiers pauvres de Buenaventura. Des prospectus distribués par les Black Eagles menaçant les femmes et les filles, spécifiant le type de vêtements que les femmes peuvent porter et jusqu'à quelle heure elles peuvent sortir de chez elles le soir, sont particulièrement inquiétants. Notre bureau a noté une augmentation des menaces et de la violence tout particulièrement à l'encontre des étudiants des leaders de communauté, et de tous ceux qui s'activent en faveur des droits à la terre ou de la restitution des terres. Les assassinats ciblés de leaders de communauté et les disparitions forcées sont également en augmentation.

Les groupes armés continuent à exiger des «vacunas», taxes de guerre imposées aux résidents des villes. Ceux qui refusent de payer sont assassinés, violés ou disparaissent. Un point particulièrement inquiétant: le ciblage des jeunes et des enfants vulnérables à la contrainte et au recrutement.

Les arts au service de la résistance. Nous avons rencontré un groupe de jeunes artistes, la fondation Rostros y Huellas, des hommes et des femmes afro-colombiens âgés d'une vingtaine d'années à la tête d'un mouvement de résistance à la violence et au déplacement. Le JRS avait été partenaire de cette organisation pour prévenir l'utilisation et le recrutement des enfants dans les groupes armés.

Inaugurée suite à un massacre brutal d'artistes et d'athlètes dans la communauté de Punta del Este, la fondation s'occupe désormais des enfants en âge de fréquenter l'école élémentaire à Buenaventura. A l'aide d'outils audio-visuels, elle enseigne aux enfants leurs droits à vivre dans la paix et la sérénité.

Un des artistes décrit avec horreur l'enlèvement et le démembrement de jeunes leaders d'une communauté du voisinage.

«Nous avons décidé que nous devions trouver un moyen de résister», a déclaré l'un des fondateurs de Rostros y Huellas.

«Nous utilisons la musique, l'art, la poésie, le hip-hop et la danse. Notre objectif étant de montrer aux jeunes gens de notre ville qu'il y a d'autres personnes à admirer que les guérilléros, les gangsters et les paramilitaires qui dirigent notre ville. C'est notre patrie, et nous voulons un avenir plus radieux - un avenir libre de toute atteinte aux femmes, de toute injustice raciale, de tout déplacement. Nous ne pensons pas que cela soit trop demander».

Se réclamant de l'héritage de feu Monseigneur Gerardo Valencia Cano, un évêque colombien, qui avait consacré toute son énergie à lutter pour l'inclusion et la justice pour les communautés d'origine Afro colombienne vivant sur la côte pacifique colombienne, les membres de Rostros y Huellas expriment leur espoir en un avenir où leurs voix seront prises en compte, où ils seront libérés des horreurs de la violence et de l'incursion permanente des projets de développement sponsorisés par le gouvernement qui laisseraient leurs communautés sans droits et sans maisons.

«Nous essayons de donner voix à notre réalité», a déclaré une autre fondatrice du groupe, une jeune femme d'une trentaine d'années.

Leur mission me paraît particulièrement importante dans le climat de peur entretenu par les groupes armés, où les assassinats, les disparitions et les campagnes de terreur ont créé des espaces de silence contraint et amer.

Assistante du Directeur de l'Advocacy du JRS des Etats-Unis

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