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Echos et cris depuis le camp de Moria en Grèce avec le JRS Ellada

Echos et cris depuis le camp de Moria en Grèce avec le JRS Ellada

Moria. Je reviens au plus près de ce camp – prison où végètent 6300 réfugiés. 1500 peuvent y être enfermés,  par temps dit « normal », dans cette ancienne caserne aux allures de Guantanamo. Nous sommes à 8 km du port de Mytilène. Les côtes turques se dessinent là-bas, par-delà la mer Egée, toutes proches.

Notre amie afghane Hamida y attend en prison une libération alors que la police turque l'a arrêtée en mer. Elle tentait pour la deuxième fois de rejoindre la Grèce accompagnée de ses trois fils. Les savoir si proches et si lointains à la fois blesse la pensée, creuse l'impatience, la colère. Je sais le concentré de souffrances, d'impatiences, de violences comme « contenues », contraintes, derrière ces murs rehaussés de barbelés.

D'où me vient cette détermination intérieure à passer outre tous les conseils et avis concernant l'accessibilité de ces lieux ? Sans doute l'expérience des mots et opinions toutes faites qui font les réputations, le plus souvent négatives et terribles, des sites de détention. Comme si la vie ici ne pouvait même plus être approchable et approchée. Comme si police et armée entouraient d'un cordon de menaces l'espace où des milliers d'humains comme vous et moi survivent, attendant un regard, une main, une adresse humaine. Ils y désespèrent, y dépérissent.

Pourquoi n'oserais-je, ne serait-ce que me promener à pieds et les mains vides, autour des murs, le long des grillages qui nous séparent cruellement des syriens, afghans, pakistanais, kurdes et africains ici présents ? Hamida n'a-t-elle pas osé partir et repartir, quitter la terre de mort de son mari assassiné ?

Voici qu'un trou dans le grillage laisse sortir un africain, voici qu'un espace de prière musulmane s'offre à ma vue sous le quadrillage des fils de fer, voici qu'une congolaise me rejoint en chantant à voix basse tel ou tel cantique. Elle est chrétienne et descend de son espace de colline à elle, espace de solitude, vers les hauteurs hors du camp.

Étonnée de me rencontrer dans ces tristes parages, Fanny – car c'est son nom – me confie qu'elle vient de prier. Elle chantonne puis me raconte les affres de sa famille disséminée. Père assassinée à Kinshasa, mère disparue depuis 2015 ... Elle voit passer, allant courageusement et nonchalamment à pieds vers Kara Tepe (le deuxième camp de Lesbos distant de quatre kilomètres), quatre autres mamans africaines. Fanny me conduit auprès d'elles : « Un blanc, un père catholique, je l'ai trouvé là-haut ! ». Les récits et les plaintes fusent en quelques instants précieux : « Nous ne sommes pas respectées ici, on souffre. Je suis malade, mais rien ne se passe. On nous dit tout le temps : « Pas de médicaments ». On a faim mais on ne peut pas manger leur nourriture malgré nos efforts à tous ! Elle fait trop mal au ventre. »

Une large tente de l'ONU m'est montrée du doigt « Il n'y a que des hommes ici. Vous devriez vous y rendre ». Nous y allons avec Fanny. La tente de l'UNHCR est pleine comme un oeuf. Plus de 80 réfugiés d'origine africaine sont là, croupissants plus ou moins camouflés derrières des couvertures militaires. Ces dernières font office de cloisons délimitant comme des cabines d'habillage, entre groupes ou personnes. Des têtes, des visages puis des corps émergent successivement du bord des couvertures grises tendues en semblants de cloisons.

L'échange commence avec deux des leaders de la tente. Deux congolais du Congo Kinshasa. Ils m'avertissent qu'ils ont conscience d'être des porte-voix de frères et soeurs d'infortune : « Les humains ne peuvent pas vivre dans ce genre de conditions. Est-ce que ceux sont des hommes qui vivent ici ? C'est bizarre ici on est mélangés à des syriens, des afghans, des pakistanais ... Nous sommes dans une prison très organisée ici ! Il y a des gens qui sont trop stressés dans ce lieu bizarre, perdus, tout d'un coup ils crient... Pour rien, on dirait ! ».

« Le moral est impossible ici tant c'est bizarre ! Après dix mois on te rejette, on te met en prison puis on te renvoie en Turquie, alors, tu vois, on se cache dans la brousse, pardon, dans la forêt. Mais, on est vulnérables après la traversée de la mer. Il y a des génies parmi nous, on ne vient pas en Europe pour être des vagabonds. On veut participer au développement, à la sortie de la crise ! Nous, on a fui parce qu'on a cherché la liberté d'expression ! On a besoin de liberté, de la liberté de circulation ; Nous, les congolais qui avons fui Kabila et son système dictatorial, ses tortures, le Congo imprégné de Rwanda et ses dix millions de morts. Vous, vous connaissez cela très bien en Europe ! Nous méritons un traitement, un bon traitement, nous les congolais, les noirs ! Pour 30 à 40 réfugiés qu'on libère à Moria c'est quatre ou cinq d'entre nous seulement, pourquoi ? Tu le sais toi ? ».

J'ai enregistré et diffusé ce cri. Il fera peut-être écho à l'émission de la BBC où mon porte-parole congolais s'est déjà récemment exprimé. Utopie ou illusion ? J'ai le sentiment d'être au plus près de ceux qui sont « déchets » en bord de route des affaires humaines : affairisme de dominations, d'exploitations de terres et de sous-sols, de déplacements et éliminations sans vergogne de populations entières. Ces hommes n'ont plus vocation qu'à l'oubli, au rejet sans fin. D'où me vient ma fierté, ma joie ? Ce n'est pas acceptable. Tant d'autres, sans nom ni visages, par milliers, un à un, ont disparu sous la vague turco grecque !

Dimanche, notre célébration eucharistique où nombreux d'entre ces réfugiés viendront aidés de nos bus affrétés, aura forme de protestation comme le dernier repas pascal de Jésus avec ses amis fut protestation d'existence et d'insistante réalité : Les innocents de l'histoire ne mourront pas pour toujours, leur veille imposée, déjà, les institue dignes gardiens d'un royaume de justes. La porte étroite de ce royaume passe – entre autres -  par ce non-lieu de Moria, sur l'île de Lesbos, au berceau ou tombeau de notre civilisation. Son ouverture, sa traversée dépend de nous.

P. Maurice Joyeux sj
Responsable du Service jésuite des réfugiés (JRS) en Grèce
Moria, le 10 Novembre 2017

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