Témoignages
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Relation du braquage du P. Joyeux et de ses compagnons au Tchad, dans la région des réfugiés du Darfour
Le 01/06/2008
Route coupee, temps suspendu
Dimanche 1er Juin 2008, 15h 50
Comment rendre compte d'un moment de crise qui vous touche de près et qui concerne aussi douze autres personnes embarquées avec vous sur la même piste à l'Est du Tchad ? S'agit-il d'ailleurs de « rendre compte » ? Le compte est déjà rendu dans la page envoyée au HCR et aux autres autorités, le lendemain de notre braquage par les cinq individus habillés en militaires lors de notre voyage retour de Goz Beida à Koukou Angarana ce dimanche 1er Juin 2008.
Je désire seulement tenter de mettre des mots sur deux heures de suspension forcée de nos vies, deux heures de silence imposé par les armes.
Alors que nous étions assis Ferran et moi ( Ferran est notre chef de mission nationale, responsable du JRS, Service Jésuite des Réfugiés), les deux blancs (Nasrani), par terre, à trois mètres devant la Toyota, les onze autres passagers et victimes étant couchés au sol, sur le ventre, mains sous leurs fronts, à notre droite, distancés d'environ quatre mètres, il y eut bien quelques chuchotements entre nous mais c'est le silence de chacun qui a dominé. Le destin individuel s'est joué dans ce silence. Chacun, chacune (deux jeunes femmes nous accompagnaient) vécut sans doute des choses différentes en ces instants, ces longues minutes.
Les pensées des uns et des autres appartiennent au mystère de chacun.
Je sais cependant que chacun réfléchit, « pria » silencieusement, que chacun chercha les voies de sortie de la situation de tous.
Nous sommes là ensemble dans notre isolement personnel et de groupe au cœur de la forêt hostile, à distance trop grande de la piste que nous avions quittée de force, escortés par les coupeurs de route.
Pris au piège, pris dans le filet de ces hommes aux kalachnikovs dont nous avons si souvent entendu parlé …mais… pour les autres…
Contraints, oui, mais déterminés à vivre une soumission totale et de bouche et de corps. Nos biens peuvent bien être dévalisés, notre argent volé, nos habits ou réserves de nourriture foulés au pied ou embarqués, l'objectif concerté rapidement dans la voiture s'enfonçant docilement dans la brousse et ses fourrés, est de survivre.
Vaincre par la vie. Par la qualité de notre vivre immédiat, désamorcer autant que possible les potentiels meurtriers, désarmer la mort.
Nous n'avons en réalité pas d'autre choix devant nous. Encore faut-il que chacun choisisse vraiment cette vie, sa vie, que chacun consente effectivement au silence et à la simulation d'une soumission totale au dépouillement annoncé.
Toute tentative de révolte, tout geste de colère ou recherche de dialogue peut enflammer la situation.
Il semble dès le début que notre soumission est assurée. Notre groupe nombreux ne cherche pas à réagir, il se laisse « tondre » dans le désarmement de la « bouche ». Corps collés au sol, yeux fermés ou subrepticement ouverts en vue de suivre un peu les faits et gestes de nos maîtres du moment, nous patientons.
Nous compatissons au sens exact du terme : nous souffrons ensemble. Les uns avec les autres, oppressés sans le montrer, calmes pourtant.
Le silence accompagne le vide de ce non lieu du monde où nous voici arrêtés.
Le sol avec sa chaleur brûlante d'après midi tchadien fait l'objet étrange de nos regards apeurés, concentrés. Sa sécheresse creuse en nous la soif.
Le ciel est haut et bien visible car la forêt ici n'est pas dense. Notre véhicule a été stoppé comme dans une clairière où je me prends souvent à rêver qu'un hélicoptère de surveillance de l'Eufor pourrait facilement nous repérer. Aucun hélicoptère ne passera. Le ciel demeurera mutique. La piste là bas, comme déjà oubliée, ne fera l'objet d'aucun passage, aucun bruit non plus en ce Dimanche. Nul camion, nulle Ong en voyage, nul véhicule militaire en reconnaissance alors que la base de l'Eufor devant laquelle nous sommes passés tout à l'heure n'est qu'à environ sept kilomètres de notre trappe naturelle.
Les bandits sont calmes bien qu'affairés à dévaliser nos affaires dans la voiture. Après la fouille au corps, le don des téléphones, montres et argents gardés en nos poches, tous les sacs ou valises sont jetés au sol, manipulés et dispersés, arme toujours en bandoulière. Un journaliste animalier pourrait se réjouir de pouvoir ainsi observer en direct et de si près comme un exercice d'épouillage systématique d'une bande d'animaux peu loquaces quelque peu sur leur garde.
Je vois mon appareil photographique devenu projectile atteindre vigoureusement le dos de l'un de nos compagnons de route qui bouge trop. Son regard a sans doute croisé celui de l'un des fouilleurs au visage enturbanné. Le silence se fait plus strict, plus craintif.
Voici qu'une bouteille de Whisky est découverte par l'un de nos braqueurs- fouilleurs. Il est visiblement intrigué. Nos deux ordinateurs et leurs chargeurs électriques font l'objet de manipulations et bidouillages plus insistants. Par geste et quelques mots arabes inaudibles l'homme au turban et lunettes de soleil dorées, sans doute le chef, me demande de quoi il s'agit me montrant la bouteille. Je nomme le Whisky, précise qu'elle ne m'appartient pas mais ignore si je suis compris. Par deux fois la bouteille fera l'objet de questions dans des mains différentes, adressés à l'un ou l'autre d'entre nous.
Ces hommes ne l'emporteront pas, ne la goûteront pas, ne la casseront pas…Bons musulmans méprisant les deux païens européens buveurs d'alcool que nous sommes ou simple ignorance, indifférence ?
Au cœur de la scène qui se prolonge à l'excès, la solitude grandit.
Je change parfois de position sur le sol pour éviter les crampes, alléger les brûlures d'une terre sablonneuse en feu ou chercher un peu d'ombre.
Le calme et le sentiment d'impunité de ces hommes, leur sans gêne, commence à m'irriter.
Je prends davantage sur moi pour revenir à l' essentiel, méditer sur la mort de Pascal Marlinge, chef de mission de Save The Children assassiné d'une balle dans la tête sur la route de Farchana à Adré dans des conditions similaires de braquage le 1er du mois de Mai. Nous sommes, je suis menacé du même sort.
Mortel, oui, je le suis par nature. Ici je le suis davantage encore selon le bon vouloir des maîtres des minutes qui s'écoulent, à la mesure aussi de mon calme ou énervement. Je me dois de cacher ce que je ressens, pense ou rumine intérieurement. Même réduit au très bas de la poussière originelle je peux, intérieurement, habiter ma « chambre haute ».
« Ma vie nul ne la prend, c'est moi qui la donne ». « Si je la donne, j'ai le pouvoir de la reprendre ». Cette énigme sur les lèvres de Jésus en procès m'habite, je prends le temps de la mâcher comme un secret de liberté, une parole souveraine que nul ne peut me dérober ou détruire.
Ils sont entrain de bousiller mon ordinateur, tentent de le forcer au couteau et frappent contre un arbre le chargeur noir. Ces objets sont sans doute trop lourds à leurs yeux pour ne point être suspects de contenir de l'or ou de l'argent précieux.
« Là où sera ton cœur là sera ton trésor ». Je me répète cette phrase. La savoure.
Il est connu que les voleurs recherchent toujours le coffre fort dans les maisons des Ongs comme dans leurs véhicules. Hic et Nunc la chose se vérifie. De nombreux Euros ont été découverts dans ma valise rouge. Sans rien dire l'un des braqueurs a empoché beaucoup de gros billets. Nos gardiens nous demandent la valeur de ces Euros et Djimet, professeur, membre de JRS, répond en exagérant cette valeur pour augmenter leur satisfaction, apaiser leur ardeur chercheuse. J'apprécie la sagesse de Djimet, admire sa maîtrise. Ils auront cependant à vérifier qui, parmi eux, a réellement empoché le magot. Je fais en effet remarquer que les billets qui me sont présentés sont petits en comparaison de ceux qui ont été empochés tout à l'heure depuis ma cache dans la valise rouge. J'admire encore la ruse de Djimet qui gère finement l'information de ces messieurs. Ils l'ont contraint à se lever et venir m'aider à m'expliquer. Je ne comprends pas tout ce qui s'échange entre eux mais le tour du véhicule toutes portes ouvertes que Djimet les invite à faire, leur montrant des recoins possibles de caches qu'ils n'avaient pas pensé inspecter m'éclaire sur son intention. Il leur montre que nous n'avons plus rien, qu'ils ont su tout trouver et …beaucoup trouver. C'est une véritable fortune que nous leur avons livrée sans résistance aucune. Ils peuvent être heureux et fiers d'eux.
Partiront-ils ? Quitteront ils enfin les lieux et définitivement sans autres gestes de malheur voire de mort ?
Cette dernière, comme une araignée à huit jambes silencieuses fuira-t-elle une bonne fois pour toute notre clairière où se glisse maintenant la nuit ?
Un compagnon d'infortune nous a chuchoté tout à l'heure qu'ils attendaient sûrement le coucher du soleil pour disparaître en forêt. Il est bon d'attendre, de continuer de ne pas bouger.
Nous faisons donc les morts comme ces écureuils pris en flagrant délit de course se transformant en statue de marbre pour tromper l'ennemi. Stratégie et tactique convergentes de survie. Défensive pour la victoire : mimer la paralysie et la mort pour mieux l'écarter, en désamorcer la source et les effets, tout intérêt.
Djimet nous dira que la mort certaine et l'incendie de la Toyota au soleil couchant nous avaient été promises s'il ne disait pas la vérité à propos du coffre fort.
Il nous a été donné de consentir à cette promesse venimeuse, de l'apprivoiser puis de la dompter avant que tombe la nuit…. Et, vous êtes repartis, messieurs, tel des serpents sans consistance vers l'obscur de votre puissance. C' est elle, régulièrement impunie, qui détériore tant le climat général de sécurité de tout l'Est du pays. J'y ai beaucoup pensé à cette région du monde durant ces trop longues heures ! Labourée en tout sens par les divers courants rebelles soutenus alternativement par le Soudan contre le Tchad ou par le Tchad contre le Soudan. 3700 soldats européens à large majorité française à l'arrière de nombreux militaires tchadiens font mouvement sur la trop longue frontière. Ils sont là pour sécuriser les centaines de milliers de déplacés autochtones et réfugiés soudanais comme les humanitaires qui s'en occupent…Tout ce cosmopolitisme militaro humanitaire fait de cette partie du monde le champ glauque de toutes les déshumanisations.
Pour ce soir, ce lieu de notre combat n'est cependant déjà plus l'espace et le temps de notre mort.
Fragiles et pauvres nous reprenons le fil ténu de nos existences en remontant dans notre véhicule intact, prenant même le temps de récupérer tous les restes dispersés de nos affaires.
La vie continue.
Ce sera à notre tour de vous chercher ou laisser aller à votre sort de pilleurs de bien mais non de corps.
Vous resterez sans doute anonymes, impunis.
Votre punition déjà est notre victoire à mains nues et cœurs solidaires en éveil.
Notre prière insistante, qu'elle soit chrétienne ou musulmane, entre ce ciel trop vide et cette terre trop chaude fut passion et action de grâce.
Cette clef suprême du Royaume de Paix, cette Promesse vraie pour les peuples tchadiens et soudanais, leurs amis, vous ne nous l'avez pas ravie.
Elle est aussi pour vous-même mais elle n'appartient ni à nous ni à vous.
Maurice Joyeux sj
Koukou Angarana, le 6 Juin 2008
voir aussi le site www.jrswestafrica.org


