« On a l'impression que c'est un miracle, une grâce qui nous est faite ! » Venue avec un groupe de 120 Karens du Nord-Ouest de la Thaïlande, Wasana n'en revient pas d'être au premier rang de la messe célébrée jeudi 21 novembre par le pape François dans un stade de Bangkok. Pour le pape, la jeune femme de 33 ans et ses amies ont mis leurs plus beaux atours colorés, tissés spécialement pour l'occasion comme elles le font souvent pour Pâques.

 

« C'est un signe de renaissance, de renouveau. Et cela montre qu'ils se préparent depuis longtemps à cette rencontre, et pas seulement dans leur tête », explique le père Alain Bourdery, prêtre des Missions étrangères de Paris, au service des Karens depuis plus de 20 ans.

« Certains viennent de villages où il n'y a que deux ou trois familles chrétiennes : ils n'ont jamais vu un rassemblement comme cela », ajoute le prêtre français qui a mis 15 heures à rejoindre Bangkok où beaucoup de ses paroissiens n'étaient jamais venus. Même pour la messe célébrée par Jean-Paul II.

« Une famille plus grande que les liens du sang, de la culture, de la région »

« À l'époque, nous ne savions même pas ce que c'était qu'être chrétiens », sourit d'ailleurs Wasana, témoignant de la jeunesse du catholicisme dans ces montagnes thaïlandaises où l'on se sent moins minoritaire parce que chrétien qu'à cause de son ethnie. Sur la route de la messe, et malgré leurs autorisations en bonne et due forme, les membres du groupe ont ainsi dû longuement justifier à un poste de contrôle qu'ils étaient bien Thaïlandais.

Comme il l'avait fait le matin devant les autorités en louant la « diversité » de cette « nation multiculturelle » qu'est la Thaïlande, le pape François, dans son homélie, s'est longuement étendu sur les multiples visages d'un catholicisme thaïlandais qui l'a chaleureusement accueilli dans le soir qui tombait sur Bangkok.

Les premiers missionnaires, a-t-il rappelé aux 60 000 fidèles, « ont pu voir qu'ils appartenaient à une famille beaucoup plus grande que celle créée par les liens du sang, de la culture, de la région ou de l'appartenance à un groupe déterminé. (...) Il leur fallait ouvrir le coeur à une nouvelle dimension que les adjectifs qui divisent toujours. »

Le « fléau » de la prostitution et de la traite

« Le dessein d'amour du Père (...) est beaucoup plus grand que tous nos calculs et prévisions, et ne peut se réduire à une poignée de personnes ou à un contexte culturel déterminé », a continué le pape qui ne cesse, ces derniers temps, de souligner l'importance de l'inculturation de la foi dans un monde marqué par l'uniformisation de la mondialisation.

En Thaïlande, le pape souligne le témoignage des religions dans la société

Comme un peu plus tôt à l'hôpital Saint-Louis, où il avait rappelé que « l'exercice de la charité est précisément le lieu où nous, chrétiens, nous sommes appelés (...) à témoigner que nous sommes des disciples missionnaires », François a encouragé dans son homélie le travail de l'Église auprès des plus petits et des exclus, rappelant qu'« ils font partie de notre famille ».

« Je pense spécialement à ces enfants et à ces femmes exposés à la prostitution et à la traite, défigurés dans leur dignité la plus authentique », a notamment cité le pape qui, le matin dans son discours aux autorités, avait dénoncé le « fléau » de « l'exploitation, l'esclavage, les violences et les abus » contre les femmes et les enfants.

Dans un pays où la prostitution représenterait 1,5 % du PIB et où on dénombre entre 150 000 et 200 000 travailleurs du sexe, dont presque la moitié sont mineurs, beaucoup, atteints du sida, sont accompagnés par l'Église.

« L'évangélisation, ce n'est pas de multiplier le nombre des adhésions »

« Ils sont nos mères et nos frères, ne privons pas nos communautés de leurs visages, de leurs blessures, de leurs sourires, de leurs vies : et ne privons pas leurs blessures et leurs plaies de l'onction miséricordieuse de l'amour de Dieu », a exhorté François pendant la messe, citant aussi les « jeunes esclaves de la drogue et du manque de sens », les « migrants éloignés de leur foyer et de leur famille », les « pêcheurs exploités », les « mendiants ignorés »...

Devant des catholiques thaïlandais qui peuvent être tentés par le repli sur des oeuvres puissantes et l'oubli des plus marginalisés, le pape a conclu en rappelant que « le disciple missionnaire sait que l'évangélisation, ce n'est pas de multiplier le nombre des adhésions ni de paraître puissant, mais d'ouvrir des portes pour expérimenter et partager l'étreinte miséricordieuse et régénératrice de Dieu le Père qui fait de nous une famille ».


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